V

Voir et revoir Captain Fantastic

Quand j’étais petite, mes parents retapaient une longère, zigouillaient des poulets, dépeçaient des lapins, et cultivaient quelques légumes. On a même mangé le petit de notre chèvre, mais je l’ai su des années plus tard ! Avec mon vélo, je filais squatter chez les petits voisins, on montait à cheval sans se soucier du danger. Les soirées étaient souvent fraiches et humides et nous les passions au coin du feu avec une guitare et quelques chansons. Plus tard, mon père est devenu entrepreneur, nous avons déménagé en ville et vécu au rythme d’une entreprise familiale qui fonctionnait à plein régime.

Il y a un an, j’ai vu Captain Fantastic. Depuis, je l’ai revu 4 fois (oui, j’ai un léger problème d’attachement aux personnages de films). Un père de famille, superbement interprété par Viggo Mortensen, élève ses sept enfants en dehors du monde. Au-delà du rapprochement que j’ai pu faire avec quelques souvenirs d’enfance (la recherche d’une forme d’auto-gestion, le rapport à la nature), il y a chez ce père des combats qui font écho à mes griefs concernant notre système scolaire, à mes questionnements permanents en matière d’éducation. Envers et contre tout (et tous), il construit un système en dehors du système, une forme d’Utopie inspirée des réflexions de Noam Chomsky sur l’éducation humaniste et le rapport au travail (former des êtres libres qui n’auraient pas pour objectif l’accumulation et la domination). Les journées sont plus rythmées qu’à l’école de Summerhill même si quelques parallèles pourraient être fait avec la fameuse communauté.

En deuxième lecture, la radicalité du système me pique les yeux. Avec pour leitmotiv le rejet du capitalisme et du christianisme (deux piliers fondateurs de la société américaine), on perçoit assez vite l’idéologie derrière ce choix de vie. Et une des limites de l’Utopie proposée ici, c’est justement l’idéologie. L’enfermement idéologique met en échec cette belle tentative d’éduquer des êtres libres et dotés d’esprit critique. L’endoctrinement est d’autant plus fort que dans ce film (inspiré de faits réels), la famille constitue la seule référence. Le parent occupe tous les rôles. Le clan familial est l’unique source de savoirs, jusqu’au moment où en raison d’un drame, il doit se reconnecter avec le reste du monde.

Dans un petit livre édité chez Actes Sud (domaine du possible) Edgar Morin souligne les nuances entre réforme et révolution. La réforme est plus pacifique et humaine, mais souvent insuffisante. La révolution, en revanche, est radicalement transformatrice, mais dangereuse. Ce qui m’amène à me demander : en tant que parent, que sommes-nous en droit d’imposer à nos enfants ? A quel moment la radicalité de nos choix est-elle source de souffrance et/ou de danger ? Comment transmettre des valeurs tout en cultivant le doute constructif ?

C’est finalement l’amour qu’il porte à ses enfants qui conduit le père à s’interroger sur les limites de ce qu’il a construit. C’est aussi ce qui le rend attachant. Avec beaucoup d’humour, Matt Ross questionne par ailleurs notre façon de faire le deuil et la place des rites dans notre société. A plusieurs reprises, il nous interpelle également sur la subjectivité de l’être humain dans son rapport à la violence (tuer un animal de ses propres mains pour se nourrir vs assassiner des êtres humains en jeu vidéo, s’entraîner au combat dans un cadre où les règles permettent de s’éprouver physiquement et de favoriser à la fois l’expression et la régulation de notre propre violence). Enfin, le réalisateur propose une réflexion sur la part de mensonge et de dissimulation dans l’éducation des enfants.

En somme, si vous visionnez en famille ou entre amis ce petit chef d’œuvre, préparez-vous à quelques conversations animées.

 

 

 

 

CategoriesVoir